Le Rwanda s’impose décidément comme la terre d’accueil des expulsés indésirables de l’Occident. Kigali a discrètement signé en juin un accord avec les États-Unis pour accueillir jusqu’à 250 migrants expulsés du territoire américain, selon une révélation exclusive de Reuters, confirmée par le gouvernement rwandais.
Dans un contexte de durcissement migratoire aux États-Unis sous la présidence Trump, cet accord permet à Washington de transférer certains étrangers, y compris ceux aux casiers judiciaires déjà purgés, vers le pays des Mille Collines. Une première liste de dix noms a déjà été transmise pour vérification. La Maison-Blanche, de son côté, garde le silence.
« Notre société repose sur la réintégration », assure Yolande Makolo, porte-parole du gouvernement rwandais, justifiant l’accord par l’histoire du pays, marquée par les déplacements post-génocide. Chaque migrant approuvé aura droit à un accompagnement : hébergement, accès aux soins, formation professionnelle. La contrepartie ? Une subvention américaine, dont le montant reste confidentiel, mais qui officialise la dimension transactionnelle de l’accord.
The Washington Post évoque une « délégation morale » de la politique migratoire américaine vers un pays jugé moins regardant sur les procédures légales, tandis que The New York Times interroge : « Que deviennent ces hommes et ces femmes une fois les projecteurs éteints ? »
Sous-traitance
Le Rwanda, qui avait déjà tenté une expérience similaire avec le Royaume-Uni en 2022, apparaît de plus en plus comme le « hub » migratoire sous-traité de puissances occidentales cherchant à se débarrasser d’étrangers jugés encombrants. La précédente tentative avec Londres avait été enterrée après des années de recours judiciaires, sans qu’aucun migrant n’ait jamais été transféré.
Cette fois, Kigali insiste : seuls les individus sans affaire pénale en cours, ou ayant purgé leur peine, seront acceptés. Aucun criminel sexuel ne figurera sur les listes, a précisé un haut responsable rwandais à Reuters. Par ailleurs, les migrants ne seront pas contraints de rester au Rwanda, une spécificité confirmée par les autorités rwandaises.
Du côté africain, The East African a souligné la « logique commerciale d’une diplomatie d’État-entreprise », pointant la manière dont Kigali monnaye son accueil de migrants contre des aides internationales. De son côté, Jeune Afrique s’interrogeait récemment sur « combien vaut une vie humaine dans la balance migratoire ? », mettant en lumière la dimension humaine souvent négligée dans ces accords. L’opposition rwandaise, rarement audible dans les médias internationaux, s’est elle aussi fait entendre. Diane Rwigara, figure emblématique de la contestation à Kigali, dénonce une « marchandisation cynique de la migration » et avertit que « ces accords n’améliorent en rien la situation des personnes déplacées, mais servent uniquement à blanchir l’image d’un régime autoritaire ». Elle critique également le silence complice des partenaires occidentaux, qu’elle accuse de « fermer les yeux sur les atteintes aux droits fondamentaux au Rwanda ».
Une image à double face
Côté pile, le pays se vante d’une économie dynamique et d’un rôle actif dans les médiations régionales, notamment avec la RDC, sous l’égide de Washington. Côté face, les ONG rappellent que Kigali n’est pas un havre des droits humains. Les critiques pointent une dérive autoritaire du président Paul Kagame, au pouvoir depuis 2000, accusé de museler l’opposition, d’instrumentaliser la justice et de soutenir des groupes armés dans l’Est congolais, accusations fermement niées par Kigali.
Alors que les expulsions vers des « pays tiers sûrs » se multiplient (y compris vers l’Eswatini ou le Soudan du Sud), les défenseurs des droits redoutent que les migrants ainsi redirigés soient livrés à eux-mêmes dans des contextes instables, sans attaches ni réseaux. La Cour suprême américaine a récemment validé ce type de transferts, bien que leur légalité soit encore contestée devant un tribunal fédéral à Boston.
Pour le quotidien nigérian Premium Times, « les pays africains jouent un jeu dangereux en monnayant l’accueil des migrants contre des promesses d’aide ». Tandis que Foreign Policy parle d’une « stratégie de délocalisation morale », dans laquelle l’administration Trump sous-traite ses dilemmes à des partenaires intéressés.










