Haïlé Sélassié : L’empereur d’Éthiopie devenu figure divine

Haïlé Sélassié, né Lij Tafari Makonnen en 1892, est sans doute l’une des personnalités africaines les plus marquantes du XXe siècle. Prince issu d’une lignée noble, il accède très tôt aux responsabilités politiques, gouvernant une province à seulement 13 ans. À travers un parcours exceptionnel, il deviendra régent en 1916, puis empereur d’Éthiopie en 1930 sous le nom de Haïlé Sélassié Ier, signifiant « Force de la Trinité ».

Derrière cette ascension politique, se cache également une dimension spirituelle unique : pour les rastafaris, nés dans les années 1930 en Jamaïque, Haïlé Sélassié n’est pas seulement un empereur, mais une incarnation de Dieu sur terre, « Jah Rastafari », la réincarnation du Christ et le Messie attendu.

Le modernisateur de l’Éthiopie

Dès les années 1920 et 1930, Haïlé Sélassié engage l’Éthiopie sur la voie de la modernisation. Il abolit l’esclavage, dote le pays d’une constitution parlementaire, développe les infrastructures avec la création de routes, d’une banque centrale, d’un réseau ferroviaire et même d’un service postal aérien reliant Addis-Abeba à Djibouti. Des écoles et hôpitaux voient le jour, symboles de sa volonté de faire entrer son royaume dans la modernité.

Il s’affirme aussi sur la scène internationale, devenant le premier chef d’État africain à prendre la parole à la Société des Nations en 1936, dénonçant l’agression italienne de Mussolini contre son pays. Malgré la défaite militaire et l’exil temporaire en Angleterre, il rentre triomphalement à Addis-Abeba en 1941, libéré par les forces alliées.

Le leader panafricaniste et figure mondiale

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Haïlé Sélassié devient l’une des grandes voix du Tiers-Monde. Dans le contexte de la guerre froide, il adopte une politique de non-alignement et défend la coexistence pacifique. Il est à l’initiative de la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963 à Addis-Abeba, choisie comme siège de l’organisation panafricaine.

Reconnu et respecté par ses pairs, il entretient des relations cordiales avec des figures aussi différentes que Nkrumah, Houphouët-Boigny, Ben Bella ou Hassan II. Partout, il soutient les mouvements de libération nationale en Afrique, rompt avec le Portugal pour protester contre sa politique coloniale et condamne fermement l’apartheid en Afrique du Sud.

Son image dépasse largement les frontières africaines. Ses voyages diplomatiques, ses discours à l’ONU et son engagement pour la paix et l’indépendance des peuples en font une figure de stature internationale.

Le « Dieu » des rastafaris

Parallèlement, Haïlé Sélassié occupe une place unique dans la spiritualité rastafari. Inspirés par les prédications de Marcus Garvey, qui annonçait l’avènement d’un roi noir en Afrique, les rastas voient en lui le « Lion conquérant de Juda », héritier de Salomon et de la reine de Saba, et l’incarnation de Jah.

Sa visite en Jamaïque, le 21 avril 1966, marque un tournant. Accueilli par une foule en liesse, la pluie cesse miraculeusement à son arrivée, ce que beaucoup interprètent comme un signe divin. Pour les rastas, ce jour reste une date sacrée, le « Grounation Day ».

Haïlé Sélassié lui-même a pourtant toujours refusé cette dimension divine, affirmant : « Je suis un homme, et un homme ne peut vénérer un autre homme. » Mais son charisme et son héritage spirituel continuent d’inspirer des millions de fidèles à travers le monde, notamment grâce à la musique reggae popularisée par Bob Marley.

Un règne terni par la fin

Malgré son prestige international, Haïlé Sélassié peine à réformer en profondeur son pays. Les inégalités sociales persistent, la réforme agraire est repoussée et la population rurale continue de vivre dans une grande pauvreté. En 1973, alors qu’une famine frappe durement la région du Wollo, des images montrant l’empereur nourrissant ses animaux domestiques avec de la viande de choix choquent l’opinion.

En 1974, un groupe de militaires marxistes, le Derg, prend le pouvoir. Haïlé Sélassié est renversé, placé en résidence surveillée et disparaît de la scène publique. Il meurt le 27 août 1975 dans des conditions mystérieuses, officiellement d’une défaillance circulatoire, mais probablement assassiné. Son corps ne sera retrouvé et inhumé dignement qu’en 1992, après la chute du régime de Mengistu.

Héritage d’un roi devenu mythe

Haïlé Sélassié incarne une figure paradoxale : modernisateur mais conservateur, visionnaire mais contesté, respecté dans le monde entier mais fragilisé dans son propre pays. Son héritage demeure immense. Il reste un symbole de résistance à l’oppression coloniale, un artisan du panafricanisme et un chef d’État qui a porté haut la voix de l’Afrique dans le concert des nations.

Et au-delà de la politique, son nom continue de vivre dans la foi rastafari, où il n’est pas seulement empereur, mais Dieu vivant, messie et source d’inspiration spirituelle. Entre histoire et légende, Haïlé Sélassié demeure l’un des personnages les plus fascinants du XXe siècle.